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Dessin du visage d'un soldat commotionné.
Source : La folie au front. Editions Imago.
Auteur 
Catherine Tondu

Blessures invisibles et morts vivants de la Grande Guerre

Souvent oubliés à l’évocation de la terrible et longue liste des blessures de guerre, les traumatismes psychiques frappent pourtant des dizaines de milliers de soldats en 1914-1918. La guerre des tranchées, d’une violence inouïe, est directement responsable de pathologies inédites, qui ne manquent pas de susciter de vifs débats chez les experts médicaux partagés entre doute, acharnement et compassion, sur fond de patriotisme exacerbé. La Folie au front témoigne avec talent de cette page méconnue de l’histoire de la Grande Guerre.

Lorsque Laurent Tatu et Julien Bogousslavsky décident de rédiger à quatre mains un ouvrage portant sur les traumatismes psychiques de la Grande Guerre, leur principe est de se garder de tout jugement hâtif, une facilité qu’autoriserait l’énoncé de faits dramatiques et dérangeants avec cent ans de décalage.

Laurent Tatu est professeur d’anatomie à l’université de Franche-Comté et chef du service de pathologies neuromusculaires au CHRU de Besançon, et Julien Bogousslavsky professeur de neurologie, chef du service de neurologie à la clinique Valmont à Montreux en Suisse.

À la croisée de l’histoire, de la médecine, et de l’histoire de la médecine, La Folie au front relate des faits que les auteurs replacent avec rigueur et justesse dans le contexte si particulier de cette époque, et examine l’évolution de la psychiatrie et de la neurologie, jeunes disciplines médicales indubitablement marquées par l’expérience du conflit. Cas isolés, cas d’école, cas de conscience aussi : les troubles dont souffrent certains soldats au front échappent à toute connaissance et sont déroutants. Des soldats penchés en avant dans une attitude figée baptisée « camptocormie », agités de tremblements tels qu’ils leur interdisent toute activité, subitement atteints de surdi-mutité les coupant du monde extérieur, de troubles amnésiques et confusionnels… les symptômes sont variés, fréquents et concernent principalement des fonctions comme la motricité, la sensibilité, le langage ou encore l’audition.

Les explosions violentes, à la fois responsables de terribles variations de pression atmosphérique et de l’ensevelissement des hommes projetés au loin comme des fétus de paille, le vacarme assourdissant, les visions cauchemardesques des tranchées après la bataille sont la cause des commotions et des chocs émotionnels observés par les médecins et décrits dans les témoignages des soldats.

« Au milieu du bruit infernal de la canonnade, de la fusillade, des éclatements de bombes et de grenades qui déchirent l’air et la terre, un poilu de ma section crie soudain sur un ton d’épouvante qui nous glace : « Les voilà ! Les voilà ! Regardez comme ils sont bleus » ; le pauvre malheureux est devenu subitement fou […]. Nous sommes pris d’une immense pitié pour ce pauvre camarade que ses plus proches voisins empoignent pour l’emmener et qui n’est plus maintenant qu’une épave humaine, un homme sans cerveau, une victime de guerre, un mort vivant. »1

La simulation, obsession des médecins

L’étrangeté des troubles et l’absence de lésions organiques dans la majorité des cas amènent très vite la suspicion auprès de nombre de psychiatres et de neurologues responsables de la prise en charge des soldats. Une suspicion nourrie d’un patriotisme si fervent qu’elle justifie auprès de certains médecins le recours à des pratiques thérapeutiques extrêmes. Il s’agit de renvoyer les hommes au front le plus vite possible, et d’éviter la « contagion » qui ne manquerait pas de gagner les rangs sous l’influence des « simulateurs ».

En réponse à des symptômes générés par la simulation volontaire ou l’autosuggestion tout droit issue de l’hystérie, des praticiens comme Joseph Babinski (1857-1932), Clovis Vincent (1879-1947) ou encore Gustave Roussy (1874-1948), neurologues réputés, prônent le recours à la suggestion, cette fois de la part du médecin, ou à la persuasion, des méthodes déjà utilisées avant-guerre.

Mais le temps presse, il faut, pour accélérer le traitement, lui trouver un adjuvant. Le courant électrique, s’il figure déjà au nombre des procédés de soins en neurologie, sera préférentiellement utilisé, mais selon des intensités inédites jusqu’alors. La « méthode du torpillage », mise en place par Clovis Vincent, sévira durant toute la guerre dans des centres neuropsychiatriques de guerre comme Tours ou Salins-les-Bains, avec l’approbation des sociétés savantes. Elle sera abandonnée sous le coup de procès retentissants, motivés par les refus de plus en plus nombreux des soldats de s’y soumettre et la dénonciation de pratiques proches de la torture par des praticiens et des politiques.

Plus jamais ça !

« Le traitement que j’ai subi est tellement douloureux, insupportable, incapable d’ailleurs de m’apporter la moindre amélioration, que j’ai refusé de m’y prêter à nouveau, malgré les instances de M. Clovis Vincent auprès de moi, malgré toutes les tentatives de pression qu’on a faites sur moi, j’ai refusé. Je préfèrerais passer en conseil de guerre que de retourner à la consultation. »2

Suspectés de désertion ou de simulation, de nombreux soldats atteints de troubles neuropsychiatriques seront jugés par des conseils de guerre en France et fusillés, surtout pendant les deux premières années de guerre. Ce sera également le cas en Grande Bretagne. À l’inverse, aucun ne sera passé par les armes en Allemagne, où le concept de névrose traumatique est connu avant-guerre, et la prise en charge basée sur la psychologie dès 1914. L’étude de ces pathologies a participé de façon indiscutable à l’évolution de la neuropsychiatrie, qui utilise depuis les années 1980 l’expression « état de stress post-traumatique », dont il est désormais avéré que les manifestations diffèrent en fonction du type de conflit.

« L’armistice du 11 novembre 1918 ne change en rien la situation des soldats traumatisés psychiques. L’événement passe inaperçu pour la plupart d’entre eux. Les psychonévrosés menèrent dès lors une existence misérable dans des asiles d’aliénés, en centres de rééducation pour blessés neurologiques ou, pour certains, au sein de leurs familles », concluent tristement les auteurs.

La Folie au front est construit sur la base d’archives pour la plupart inédites et rares, mêlant témoignages de soldats, rapports médicaux, documents officiels, iconographie et références littéraires. Publié en 2012 aux éditions Imago à la suite de six ans de recherches, l’ouvrage est en cours de réédition à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre.

  1. Auguste Chapatte, Hartmannswillerkopf, Souvenirs d’un poilu du 15-2, La Solidarité, Besançon, 1946.
  2. Journal officiel de la République française, 21 octobre 1916.

Article publié dans le numéro 258 de mai-juin 2015 du journal en direct.

Contact

Laurent Tatu
Laboratoire d'anatomie
03 63 08 25 30
laurent.tatu@univ-fcomte.fr

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