Baru pendant une séance de dédicaces à la librairie Mine de rien
Ludovic Godard - UFC
Auteur 
Delphine Gosset

Bande dessinée : une certaine lecture du sport

Au laboratoire C3S, quelques chercheurs s’intéressent aux représentations du sport dans la bande dessinée et à ce que cette iconographie sportive révèle d’un contexte historique et social. Fin novembre, ils ont organisé à l’U-Sports un colloque sur ce thème. Baru, célèbre dessinateur et ancien professeur d’EPS, y était convié.

L’un des axes de recherche du laboratoire Culture, sport, santé, société (C3S) concerne la représentation des pratiques corporelles. Après avoir analysé différents types d’iconographie – photo, peinture, dessin, affiche – les historiens en sont tout naturellement venus à s’intéresser à la bande dessinée. Un domaine qu’ils explorent depuis une dizaine d’années, même s’ils ont eu au départ quelques difficultés à prouver le sérieux de leurs études portant sur Bibi Fricotin, Les Schtroumpfs, ou encore Les Pieds nickelés. La bande dessinée est pourtant un support culturel de masse qui peut en dire beaucoup sur une époque et ses représentations sociales. Les chercheurs s’intéressent à la fois à l’image et au texte qui l’accompagne. Dans leur démarche, ils empruntent beaucoup à d’autres disciplines comme la sémiologie ou les sciences de l’information et de la communication.

Des messages pour la jeunesse

Leurs travaux ont notamment porté sur la série Jean-Jacques Ardent athlète, qui paraissait en 1938 et 1939 dans le journal Junior. Son dessinateur, Pellos, était lui-même un grand sportif « Il a pratiqué presque tous les sports et participé aux Jeux olympiques d’Amsterdam en 1928 dans l’équipe suisse de hockey sur gazon. Il fait partie de ces artistes dont le coup de crayon est guidé par ses expériences corporelles et ses prouesses physiques passées », constate Sébastien Laffage-Cosnier, enseignant-chercheur à l’U-Sports. Dans leur analyse, les historiens du laboratoire C3S remarquent par exemple que Pellos modifie l’anatomie de son héros en fonction des disciplines sportives auxquelles il est confronté et montrent en quoi ce personnage représente un modèle pour la jeunesse. Cette bande dessinée donne l’image d’un sport pur et loyal à travers lequel le jeune lecteur est invité à devenir un homme.

L’impact sur la jeunesse des bandes dessinées à fort tirage n’est pas négligeable, c’est pourquoi les chercheurs se sont beaucoup intéressés à leur dimension potentiellement éducative. Si Bibi Fricotin, dans les années 1940, ou Les Pieds nickelés, dans les années 1950, ne s’embarrassent pas de perspectives moralisatrices, l’apparition du journal Pilote et d’Astérix, dans les années 1960, marque un tournant vers une bande dessinée qui cherche à délivrer un message tout en continuant à divertir son lecteur. « En 1949, une loi encadre les publications à destination de la jeunesse afin de censurer ce qui serait trop violent… Cette loi a d’ailleurs protégé la bande dessinée franco-belge de la concurrence des comics américains », explique l’historien Christian Vivier. Les Schtroumpfs, puis Pif dans les années 1970, continuent dans cette voie plus éducative ouverte par Goscinny.

Jeux olympiques et Schtroumpfs dopés

Dans le cadre de recherches sur les Jeux olympiques, Christian Vivier, Sébastien Laffage-Cosnier et Michel Thiébaut ont mené une étude comparative de différents albums. « Il ne faut pas oublier qu’à une certaine époque, pour beaucoup de gens, la connaissance des Jeux olympiques reposait principalement sur ce qu’ils avaient lu dans des bandes dessinées ! » remarquent-ils. Selon eux, le tableau des JO brossé dans Bibi Fricotin aux Jeux olympiques (1948) témoigne d’une certaine méconnaissance du sport de la part du scénariste et du dessinateur (Debois et Lacroix) : les activités sportives ne sont qu’un prétexte à l’humour et n’ont aucune portée documentaire. Les Pieds nickelés aux Jeux olympiques (1957), de Pellos et  Montaubert, montrent en revanche une meilleure connaissance du sujet.

Les Schtroumpfs olympiques, publiés avant les JO de Los Angeles de 1984, rencontrent un énorme succès. En interprétant les effets d’humour dans la BD, les historiens mettent en évidence un certain recul critique vis-à-vis du sport et du phénomène olympique. « Cela correspond bien à la façon dont la jeune génération des années 1980 appréhende les pratiques compétitives », constate Sébastien Laffage-Cosnier. Travers incontournable du sport, le dopage est également abordé avec humour dans ces bandes dessinées, avec un Schtroumpf chétif dopé par le Grand Schtroumpf à l’aide d’une substance qui s’avèrera au final n’être qu’un placebo, pour sauver la morale. On retrouve le même discours à la fois comique et éducatif avec Astérix aux Jeux olympiques et l’usage abusif de la potion magique.

Rencontres

Pour alimenter ces réflexions sur les représentations du sport dans la bande dessinée, un colloque a été organisé les 26 et 27 novembre à l’U-Sports par le laboratoire C3S, en partenariat avec la librairie Mine de Rien, le Département du Doubs et la Société française d'histoire du sport (SFHS). Différentes approches se sont croisées : historique, sociologique, anthropologique, littéraire, sémiologique, psychologique… Les discussions ont porté sur l’éducation et la transmission culturelle à travers le sport, le personnage du héros sportif, les stéréotypes de genre, les comportements déviants, la propagande, les pratiques et techniques corporelles et les espaces dédiés au sport. Plusieurs chercheurs bisontins ont présenté leurs travaux récents. Cyril Polycarpe a montré en quoi Les Aventures d’Alix, de Jacques Martin, témoignent d’une volonté d’éducation aux valeurs olympiques. Maël Le Paven, du laboratoire ELLIAD, a étudié la façon dont certains protocoles de préparation physique utilisent des codes issus de la bande dessinée, comme le découpage en vignettes successives, pour expliquer les mouvements à accomplir. Des étudiants de l’U-Sports issus de différents masters sont venus suivre les échanges aux côtés des chercheurs français, espagnols, suisses et anglo-saxons.

La rencontre avec le dessinateur Baru était le moment fort ce colloque. Ce célèbre dessinateur, plusieurs fois primé, notamment à Angoulême1, était l’invité de la librairie Mine de rien à Besançon. Il est venu à l’U-Sports s’entretenir avec les chercheurs. Jean-François Loudcher, enseignant-chercheur et spécialiste de l’histoire de la boxe, l’a notamment interrogé à propos de deux de ses ouvrages (Le Chemin de l’Amérique et L’Enragé) qui mettent en scène un boxeur. Qu'il s'agisse de boxe, de natation ou de football, le sport présent dans l’œuvre de Baru sert plutôt de prétexte à dresser un tableau de la classe ouvrière. À la question : « Est-ce que votre connaissance du sport a influencé votre façon de dessiner ? », il a répondu : « Oui, évidemment… cela m’a sans doute aidé à mettre les corps en mouvement et à faire moins d’erreurs dans mes dessins. Il faut dire qu’avant de devenir enseignant, j’ai dû en dessiner, des vertèbres et des couches de muscles, pendant les cours d'anatomie ! » Hervé Baruléa, de son vrai nom, est en effet un ancien professeur d’éducation physique et sportive. « C’était un choix cynique à la base, plaisante-t-il : j’avais un prof de sport qui venait avec un ballon et un journal sous chaque bras, shootait dans le ballon et s’asseyait pour lire son journal. Mais quand je me suis engagé dans cette voie, j’ai compris que c’était un métier bien plus difficile ! Ceci dit, je n’ai jamais regretté mon choix. De tous les métiers de l’enseignement, il n’y a que le sport qui permette de mettre en place une telle relation avec les élèves. »  

  1. Alfred du meilleur premier album au Festival d’Angoulême en 1985, Alph-Art du meilleur album français en 1991 et 1996, Grand Boum du Festival de bande dessinée de Blois en 2006 et Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2010.

Contact

Laboratoire C3S – Culture, sport, santé, société

Christian Vivier et Sébastien Laffage-Cosnier
Mael Le Paven, Cyril Polycarpe et Frédéric Ducarme
Baru pendant une séance de dédicaces à la librairie Mine de rien
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