Anton Alvar Nuno feuillette un livre. Une bibliothèque en fond.
Ludovic Godard - UFC
Auteur 
Delphine Gosset

Au temps où la magie soulageait les esclaves

Antón Alvar Nuño enquête sur les pratiques occultes dans l’Antiquité. Dans les textes de malédiction, d’astrologie ou de divination, le jeune chercheur trouve des indices sur les conditions de vie des esclaves.

En Italie, pendant la période romaine, les esclaves représentaient près de 35 % de la population. Ils pouvaient exercer divers métiers : médecin, coiffeur, prostituée… En ville, ils étaient souvent mieux traités qu’en milieu rural où ils travaillaient comme des bêtes de somme. Certaines sources littéraires les mentionnent, mais on connaît finalement peu de choses de leur véritable mode de vie1.

Le recours à la magie était courant à l’époque, à tous les niveaux de la société. On cherchait à se prémunir contre les difficultés de l’existence, qu’il s’agisse de déconvenues amoureuses, de problèmes financiers, de sécurité en voyage, de lutte contre la maladie ou, tout simplement, de survie. Les pratiques étaient diverses et, pour certaines d’entre elles, fermement réprimées. Sorciers, devins et astrologues proposaient leurs services, parfois dans les temples, mais aussi dans les rues et les marchés. C’est cette magie du quotidien qui intéresse Antón Alvar Nuño: « La littérature témoigne d’un imaginaire populaire très fort lié à la sorcellerie, mais elle ne reflète pas la réalité des pratiques, c’est pourquoi je travaille à partir d’autres sources comme des textes de malédiction, des amulettes... »

la magie du quotidien

Ce jeune spécialiste de l’histoire des religions a soutenu, à Madrid, une thèse sur la magie qui l’a conduit à se rendre aux quatre coins de la planète. Pour son séjour post-doctoral2, il a choisi l’Institut des sciences et techniques de l’Antiquité (ISTA), en raison de sa renommée en matière de recherches sur l’esclavage. Son objectif : trouver dans les traces des pratiques magiques liées aux esclaves des indications sur leur véritable condition.

Ainsi, des questions adressées aux astrologues, par exemple sur le choix d’un esclave, ou sa docilité, illustrent les préoccupations des maîtres. L’usage courant de la magie érotique dévoile les tourments, les jalousies et les rumeurs du milieu de la prostitution. Une malédiction menée à l’encontre d’un esclave impérial exerçant comme percepteur des impôts montre que certains d'entre eux vivaient mieux que des citoyens libres. Un sortilège destiné à empêcher un esclave de dénoncer quelqu’un rappelle que ceux-ci pouvaient exceptionnellement témoigner devant un jury, s’ils étaient soumis à la torture. À partir de chacune de ces anecdotes reflétant une réalité individuelle, Antón Alvar Nuño dresse progressivement un tableau historique.

une forme de résistance

Il s’interroge sur les motivations du recours à la magie chez les esclaves : voulaient-t-ils échapper à la violence de leur patron ? Retrouver leur liberté ? « Certains demandaient quand leur maître allait mourir, mais en posant cette question, ils risquaient la peine capitaleJ’ai retrouvé la trace d’une femme qui vient d’apprendre qu’elle a été vendue à une maison de passe et tente d’échapper à son sort en lançant une malédiction contre la propriétaire3. L’usage de la magie apparaît comme une forme de résistance vis-à-vis d’une situation inextricable » explique-t-il.

Les esclaves pouvaient-ils être eux-mêmes des spécialistes des pratiques magiques ? Le cas échéant, quels étaient leurs clients ? Les sources montrent que certains étaient achetés précisément pour leurs talents présumés de devins, d’astrologues ou pour leur connaissance des médecines alternatives... Il est possible que certains maîtres aient exploité leurs aptitudes à la sorcellerie pour faire eux-mêmes des affaires.

« L’esclavage, la prostitution et le trafic de personnes sont encore des questions d’actualité4. En parallèle de mes travaux, je garde toujours un œil sur le monde d’aujourd’hui. Les réponses que l’on trouve à l’une ou l’autre époque peuvent nous aider à réfléchir» déclare Antón Alvar Nuño.

A entendre le récit des préoccupations de l’homme de l’Antiquité, qu’il soit citoyen libre ou esclave, on remarque que malgré l’évolution des techniques et des modes de vie, les angoisses de l’homme face à la précarité de sa propre existence restent inchangées.

  1. La seule autobiographie d’esclave connue : Vita Aesopi, est probablement fictive.
  2. Le contrat post-doctoral d’Antón Alvar Nuño s’inscrit dans le cadre du programme d’accueil de jeunes chercheurs de haut niveau scientifique de la Région Franche-Comté
  3. La malédiction en question est la suivante : PHANOIBIKUX PETRIADÊ KRATARNADÊ, Anges distingués, fixez Clodia Valeria Sophrone et qu’elle ne puisse pas acheter à Politoria. ARTHU*LAILAM *BACHUCH BACHAXICHUCH MENEBAICHUCH *ABRASAX, Dieux distingués, fixez à la matrone de la maison de travail, Clodia Valeria Sophrone, et ne laissez qu’elle traîne Poletoria et que souffre un destin sans vie là-bas.
  4. Ils représentaient 29,8 millions de personnes en 2013 selon l’indice mondial de l’esclavage.

Contact

Antón Alvar Nuño
anton.alvar_nuno@univ-fcomte.fr
Institut des sciences et techniques de l'Antiquité (ISTA)
http://ista.univ-fcomte.fr

Portrait d'Anton Alvar Nuno
une main qui pointe sur un livre
mosaïque romaine
Bas-relief présentant des esclaves enchainés.
papyrus avec des inscriptions en grec
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