Portrait de Christophe Maillard tenant son livre
Ludovic Godard - UFC
Auteur 
Delphine Gosset

L'aventure oubliée des jaunes

Christophe Maillard, historien et enseignant à l’ESPE, a publié récemment un livre sur un aspect méconnu de l’histoire du syndicalisme : le mouvement des « jaunes ».

Il n’en reste que l’insulte : « un jaune », synonyme de « traitre, vendu aux patrons ». Christophe Maillard a cherché à aller au-delà de cette représentation en retraçant l’histoire de ce mouvement syndical du début du XXe siècle tombé dans l'oubli. Cette couleur, qui était déjà à l'époque symbole de trahison, a été choisie sciemment, en opposition au rouge. « Les jaunes rejettaient l'idée de lutte des classes, mais sans forcément être favorables aux patrons, explique l'historien. Ils revendiquaient en effet le dialogue avec la direction, mais aussi une certaine forme de cogestion et de partage du pouvoir ainsi que la possibilité d’avoir des parts dans l’entreprise. »

Le mouvement est né à la fin du XIXe siècle, à la suite de grèves très dures dans l’Est de la France, notamment en Bourgogne. « Le patronat était puissant, il y avait peu de caisses de solidarité, des grévistes ont été licenciés et des familles entières se sont retrouvées à la rue. Cette situation a poussé certains à rechercher d’autres moyens d’actions. » C’est d’abord Paul Lanoir qui a rassemblé les ouvriers prêts à négocier autrement que par le rapport de force, avant que Pierre Biétry ne devienne le leader charismatique du mouvement. Originaire des environs de Belfort, cet ancien ouvrier et artisan horloger s’est inspiré de ce qu’il a connu en Allemagne et en Suisse, des pays où la lutte sociale est envisagée différemment.

À la Belle Époque, la France, principalement rurale et agricole, ne compte que quelques milliers d’ouvriers dont une minorité seulement est syndiquée dans des mouvements chrétiens ou anarcho-syndicalistes. Il existe alors quelques bourses du travail, lieux d’assistance en cas de chômage ou de maladie. Loin d’être marginaux, les jaunes représentent environ 100 000 personnes en 1906, soit autant que la CGT à la même période. Ce sont surtout des employés, des ouvriers agricoles, des domestiques et quelques femmes issues de milieux traditionnalistes catholiques. Ils bénéficient d'appuis politiques chez les conservateurs ; Pierre Biétry est d'ailleurs soutenu par les royalistes et les bonapartistes. Dans la région de Belfort et Montbéliard, mais aussi à Dole, en Lorraine, dans les secteurs du textile, de la métallurgie, partout où l’industrie est moderne et performante, le mouvement jaune est important. Il met en place des caisses d’assurance chômage et maladie, des soupes populaires et crée de nombreux journaux. « Il y en avait même un en breton et un en italien dans le Nord, pour les populations immigrées. Le mouvement s'adaptait aux réalités de l'époque. »

Cet axe de revendication ne prend pas en France

Cependant, les tentatives d’essaimage en Espagne, Suisse, Allemagne et Russie échouent. « Les contextes sont différents, explique Christophe Maillard. Il y a davantage de lois sociales à l’époque en Allemagne sous Bismark que dans la France conservatrice de la IIIe république qui craint la révolution et s’appuie sur de petits paysans propriétaires. En Suisse, il y a déjà une tradition coopérative forte et les ouvriers sont plus impliqués dans l’organisation des usines. » Le mouvement jaune flirte avec la politique et tend à devenir un parti, sans succès. Il s'essouffle. « Cet axe de revendication ne prend pas véritablement en France où on raisonne plutôt en termes de lutte des classes et où subsiste une culture du conflit héritée de la Révolution. » Les ouvriers reprochent aux jaunes d'être trop liés au patronat et s'en détournent. Ne restent que les plus conservateurs et les nationalistes. Les jaunes tiennent en effet un discours sur la défense du travailleur français et de la production française teinté d'antisémitisme. Le mouvement s’isole, perd ses soutiens et s'éteint vers 1918. Son leader Paul Biétry est parti en 1914 diriger une plantation de caoutchouc en Indochine où il maltraite ses ouvriers. « C’était un personnage peu recommandable mais intéressant à étudier. Cette période marquée par de nombreuses transformations économiques où le fonctionnement des syndicats et des partis n'était pas encore bien installé a permis à certaines figures iconoclastes d’émerger », remarque l'historien.

Paru aux éditions Vendémiaire, son livre intitulé Un syndicalisme impossible ? L'aventure oubliée des Jaunes, est le fruit de plusieurs années de recherche passées dans les centres d'archives aux quatre coins de la France. « J'ai retrouvé de nouveaux documents qui montrent comment se passaient les réunions et les manifestations. L'époque était violente », constate-t-il. À la fois ouvrage de recherche et de vulgarisation, cette publication a aussi pour objectif de susciter d'autres travaux. « On peut s'interroger sur l'héritage de ce mouvement qui au départ incarnait une sorte de troisième voie, ni révolutionnaire, ni conservatrice. On y trouve des aspects positifs sur des revendications de dialogue, de cogestion, de partage des richesses, d'autonomie des ouvriers, mais aussi des aspects négatifs avec des idées qui font le credo de l'extrême droite. »

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