Portrait d'Adrienne Boutang devant un drapeau américain
Ludovic Godard - UFC
Auteur 
Delphine Gosset

Comment la censure a façonné le cinéma américain

Adrienne Boutang, enseignante à l’UFR SLHS, analyse le grand écran sous tous ses angles dans le cadre des travaux qu’elle mène au Centre de recherches interdisciplinaires et transculturelles (CRIT). Elle s’est beaucoup intéressée au cinéma américain et à la manière dont celui-ci est réglementé.

« Aux USA, il y a eu, beaucoup plus qu’en Europe, la volonté de réguler tout ce qu’on peut et ne peut pas voir au cinéma… » raconte-t-elle. Plus populaire que la littérature, plus marquant en raison du poids des images, ce média est en effet considéré outre-Atlantique comme un facteur possible de perturbation sociale. Un film subversif a potentiellement plus d’impact qu’un livre subversif. La jeune enseignante-chercheuse donne un exemple : « La pièce d’Arthur Miller, Mort d’un commis voyageur, comprend une dimension critique sur la société et le système capitaliste. Dans sa première adaptation au cinéma, par Lázló Benedek, en 1951, le film débute par un long avertissement qui explique que le personnage principal n’est pas représentatif des Américains. Dans cette version qui fait du personnage un fou et de sa femme une hystérique, le message politique d’origine a été trahi. »

Le cinéma, envisagé comme un vecteur d’éducation, se devait de propager certaines valeurs morales. Des années 1930 jusqu’aux années 1960, il était censuré par le code Hays, un code très rigoureux, marqué par l’influence de plusieurs ligues religieuses. Celui-ci interdisait l’obscénité, le blasphème, la nudité, et réglementait la façon de représenter le crime, l’adultère et les scènes amoureuses : pas question de s’embrasser plus de quelques secondes à l’écran. Ce code imposait le respect de la religion et des symboles patriotiques, et traduisait même les préjugés raciaux de l’époque.

S’il n’existe plus de censure officielle depuis les années 1970, celle-ci subsiste de manière indirecte. Les films sont en effet soumis à des classements qui régulent leur diffusion et leur publicité. Ainsi, certains ne pourront pas passer dans un grand complexe cinématographique, mais pourront être commercialisés par une grande chaîne de magasins. « Auparavant, les censeurs imposaient les plans à éliminer. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : les cinéastes doivent comprendre ce qu’ils doivent couper. Ceux qui travaillent dans les grands studios sont en contact avec les instances de production et savent ce qu’ils doivent faire pour obtenir le classement qui permettra à leur film d’être projeté dans les multiplexes », explique Adrienne Boutang.

La censure s’exprime aussi à travers la façon dont les scènes sont mises en forme : « Depuis les années 1980, les scènes érotiques sont toujours filmées d’une manière identique, très codifiée, avec des fondus enchaînés et des effets de style qui leur donnent un aspect moins réel. C’est une façon de rendre les choses plus acceptables. » C’est ainsi que l’adaptation cinématographique de 50 nuances de Grey, roman au vocabulaire relativement audacieux, a été passablement édulcorée, au grand désespoir des fans du livre.

La nuit des morts vivants, une exception notable

Il y a cependant eu des exceptions dans l’histoire de la censure : la sortie de La nuit des morts vivants, en 1968, est intervenue pendant une période de transition et le film n’a été ni censuré selon l’ancien système, ni classé… À tel point que de jeunes enfants ont pu le voir au cinéma. « Romero est d’ailleurs le premier à avoir exploité le potentiel comique du zombie, en le dotant d’un corps grotesque, alors que les précédentes figures du monstre, comme Frankenstein, étaient toutes raides. Le résultat est d’autant plus terrifiant », remarque la jeune femme, avant d’ajouter : « Ce motif du zombie permettait aussi au public de s’autoriser à rire sur des corps handicapés. »

La transgression fait partie des aspects du cinéma qu'elle a étudiés dans le cadre de ses recherches sur la censure. Elle s’est notamment interrogée sur un  phénomène observé depuis les années 1980 : le passage de certains films issus des productions indépendantes dans le cinéma hollywoodien. « Les films de Xavier Dolan ou ceux de Tarantino, violents et "mauvais esprit", ont pu évoluer vers une diffusion grand public. En revanche, les films à l'humour cynique et dérangeant de Todd Solondz ne franchiront jamais la barrière. »

Ces questions cinématographiques se posent aussi pour les séries télévisées, souvent conçues pour répondre aux attentes d'un public cible. Certaines chaînes privées comme HBO ont d'ailleurs cherché à se différencier en faisant de la transgression leur marque de fabrique. « Cela devient un élément obligé, au point que des scènes érotiques qui ne figuraient pas dans le livre ont été ajoutées dans Game of Thrones », commente-t-elle, amusée. 

Les étudiants d'Adrienne Boutang ne doivent pas s'ennuyer dans ses cours où elle évoque aussi bien le cinéma classique que les les teen movies ou les films d'épouvante. Elle a récemment signé un ouvrage collectif sur l’œuvre de Tim Burton intitulé Horreurs enfantines. On y analyse la façon dont ce cinéaste travaille sur l’imaginaire en reprenant certains aspects cruels des contes et de la littérature jeunesse. « D'ailleurs, ses productions sont plus édulcorées depuis qu’il travaille pour les studios Disney », observe-t-elle au passage.

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Centre de recherches interdisciplinaires et transculturelles - CRIT

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