Un oeil bleu en gros plan
Georges Pannetton - UFC

Ce que disent nos yeux de notre état mental

Éric Laurent et Pierre Vandel s'intéressent aux mouvements oculaires comme indicateurs de santé intellectuelle et psychique. La publication récente de leur livre, qui s'intitule De l'humeur normale à la dépression en psychologie cognitive, neurosciences et psychiatrie, est l'occasion de revenir sur les travaux qu'ils mènent depuis plus de sept ans.

« L'humeur désigne un état affectif diffus ressenti comme positif ou négatif et dont les causes ne sont pas toujours conscientes. Elle se distingue de l'émotion qui est de courte durée, qui présente une intensité plus forte, et qui est bien identifiée par le sujet, tout comme les causes qui l'ont déclenchée », explique Eric Laurent, enseignant-chercheur en psychologie cognitive1. L'humeur a des origines (personnalité, trauma, sommeil, nourriture, activité physique…) et des conséquences (addiction, motivation et effort, risque suicidaire…) multiples et complexes, dont fait état le livre De l'humeur normale à la dépression en psychologie cognitive, neurosciences et psychiatrie2, dont il a coordonné la publication avec Pierre Vandel, psychiatre au CHRU et chercheur au laboratoire de neurosciences intégratives et cliniques.

Ces deux chercheurs étudient les mouvements des yeux en tant qu'indicateurs de l'état cognitif et de l’humeur des personnes. Eric Laurent a commencé à travailler sur ce sujet fin 2009 à la Maison des sciences de l’homme et de l’environnement (MSHE). Avec Pierre Vandel, qui est un spécialiste des pathologies liées aux vieillissement, ils se sont intéressés aux personnes âgées dépressives et aux patients atteints de la maladie d'Alzheimer. Ces deux pathologies peuvent engendrer des symptômes similaires, notamment des troubles de la mémoire ou des difficultés à contenir des comportements réflexes. Les distinguer très tôt favoriserait une prise en charge mieux adaptée. C'est pourquoi Pierre Vandel et Eric Laurent ont cherché à identifier des « marqueurs oculomoteurs » de chacune de ces maladies. Ils ont par exemple quantifié le temps de réaction et la précision des mouvements des yeux au cours d'une expérience où le sujet est placé face à un écran d'ordinateur sur lequel des points lumineux apparaissent et disparaissent. Il est invité à fixer son regard tantôt sur un point particulier, tantôt à son opposé. Ces tests ont été menés auprès de patients Alzheimer, de patients âgés dépressifs et de personnes âgées en bonne santé. Les trois groupes ont révélé des comportements oculaires différents à partir desquels les chercheurs ont identifié des marqueurs spécifiques3.

Le but de ces travaux est de construire une batterie de tests permettant un diagnostic précoce. « L'avantage de cette technique d'analyse est d'être non-invasive, c’est-à-dire qu’elle ne nécessite aucun prélèvement. Elle pourrait compléter les méthodes de diagnostic actuelles reposant sur la pharmacothérapie d'épreuve4 ou les ponctions lombaires. Cependant, la mise au point de ces tests nécessitera encore plusieurs années de travail. Il va falloir résoudre des problèmes techniques pour faciliter l'utilisation du matériel par des non-spécialistes, et reproduire les expériences avec un nombre plus important de patients pour définir des normes », prévient Eric Laurent.

Ce chercheur et ses étudiants réalisent aussi des expériences permettant d'observer l'activité oculomotrice de personnes en bonne santé selon leur humeur. Ils demandent aux sujets d'écrire un récit autobiographique du souvenir le plus positif ou le plus négatif de leur vie, puis ils les confrontent à une image ayant un contenu émotionnel : un portrait par exemple. Il enregistrent à quels endroits les sujets posent leur regard et matérialisent le résultat sous la forme d’un nuage de points. « On observe en particulier si le sujet tend à approcher ou à éviter les yeux et la bouche qui sont les zones du visage mobilisées dans l'expression des émotions », précise Eric Laurent. Cette expérience montre que l’on traite différemment une information selon son humeur. Si on est triste, le regard se concentre sur les yeux et la bouche ; à l'inverse, si on est d’humeur joyeuse, les yeux se posent un peu partout sur le portrait. Ces expériences montrent que notre humeur module notre état cognitif et notre recherche active de l'information.

Eric Laurent complète ces expériences par d’autres types de mesures, notamment physiologiques. Il va poursuivre ces travaux pour étudier de façon plus générale les liens entre humeur et cognition normales ou pathologiques et mouvements oculaires. Son objectif, à terme, est d'élaborer une théorie qui mette en relation la régulation de l'humeur et le traitement actif de l'information.

  1. Les processus cognitifs correspondent à tout ce qui est relatif au traitement de l'information dans le cerveau.
  2. De l'humeur normale à la dépression en psychologie cognitive, neurosciences et psychiatrie, sous la direction d'Eric Laurent et Pierre Vandel, éditions De Boeck supérieur, 2016. 320 pages. Lien vers le site de l'éditeur.
  3. Les données liées à la dépression ont été publiées. Celles portant sur la maladie d'Alzheimer sont actuellement soumises pour publication.
  4. La pharmacothérapie d'épreuve vise à tester le effets de certains traitements médicamenteux sur les patients et d'établir le diagnostic à partir de leurs réactions.

Contact

Éric Laurent
directeur adjoint du laboratoire de psychologie
eric.laurent@univ-fcomte.fr

Pierre Vandel
chef de service psychiatrie de l'adulte au CHRU de Besançon
pierre.vandel@univ-fcomte.fr

Maison des sciences de l'homme et de l'environnement (MSHE) Claude Nicolas Ledoux

communication@mshe.univ-fcomte.fr

Laboratoire de neurosciences intégratives et cliniques