Un homme tient une manette de jeux vidéos.
Ludovic Godard - UFC
Auteur 
Delphine Gosset

Accros aux jeux vidéo

Certaines personnes sont susceptibles de développer une dépendance aux jeux. Pour repérer les facteurs de vulnérabilité et, à terme, mettre en place des stratégies de prévention, une équipe de psychiatres et de chercheurs en neurosciences mène l'enquête.

Dans certains pays comme la Chine ou la Corée du Sud, la dépendance aux jeux vidéos est devenue un véritable problème de société. En France, ce phénomène reste mal connu. Sur la suggestion d'une doctorante, Sophia Arigo-Achab, une équipe associant des membres du service de psychiatrie du CHU et des chercheurs du Laboratoire de neurosciences intégratives et cognitives s'est lancée dans une vaste enquête sur le risque d'addiction aux jeux. Ils se sont d'abord intéressés aux jeux vidéos et en particulier aux MMORPG1, des jeux de rôle en ligne qui impliquent de nombreux joueurs interagissant entre eux dans un monde virtuel. Avec ce type de jeu, l'incitation à rester connecté est forte en raison des engagements à tenir et des relations sociales qu'entretiennent les participants. Le projet de recherche, baptisé AddMMORe, porte sur le MMORPG le plus populaire au monde : World of warcraft2, qui compte près de 11,5 millions d'adeptes. Les chercheurs ont contacté, via internet, de nombreuses communautés de joueurs en France. Plus de 450 personnes ont pris la peine de renseigner le questionnaire qui leur était proposé. Cette première étape a conduit à la validation d'une échelle psychométrique permettant de repérer les joueurs à risque de dépendance.

Dans un second temps, les chercheurs vont convoquer certains des joueurs ayant répondu à l'enquête pour des entretiens visant à préciser leur profil psychologique. L'objectif est de trouver des corrélations entre le risque de dépendance et certains traits de caractère comme l'impulsivité ou les tendances phobiques par exemple. Avec des surprises cependant : « Nous pensions que les joueurs avaient besoin de l'environnement du jeu pour s'affirmer dans leur relation aux autres, mais nos premiers résultats montrent que ce n'est pas le cas », révèle Magali Nicolier, ingénieur de recherche clinique au CHU. Les joueurs seront également soumis à un prélèvement salivaire, en vue de tests d'ADN. Il s'agit de rechercher d'éventuels variants génétiques qui pourraient être liés au risque d'addiction, comme il en existe pour la dépendance à l'alcool.

la plupart d'entre eux ne s'estiment pas dépendants, bien qu'ils jouent en moyenne 7 h par jour

Enfin, grâce à l'IRM3, les chercheurs étudieront l'activité cérébrale d'une soixantaine de ces joueurs, au cours d'une expérience destinée à révéler les stratégies qu'ils mettent en œuvre pour gagner. « Nous cherchons à repérer d'éventuelles particularités dans l'activité des régions du cerveau qui participent à la prise de décision chez les personnes à risque de dépendance », explique Emmanuel Haffen, psychiatre et enseignant-chercheur à l'UFC.

Le projet AddMORRe dépasse le cadre des jeux vidéo. Le même protocole sera appliqué pour les paris hippiques et le poker en ligne. Le programme de recherche vise aussi les joueurs de bandit manchot dans les casinos. « Ces jeux, qui permettent des paris rapides et des résultats rapides, sont les plus propices à l'installation d'une dépendance », explique Emmanuel Haffen. Magali Nicolier ajoute : « Au sein de la population de joueurs de MMORPG que nous avons étudiée, le risque de dépendance s'élève à 28%. Or, la plupart d'entre eux ne s'estiment pas dépendants, bien qu'ils jouent en moyenne 7 heures par jour. »

L'addiction au jeu, comme toutes les autres formes de dépendance, a des répercussions sur la qualité de vie de l'individu : sur son sommeil, son alimentation, ses dépenses, son travail, ses relations amicales, amoureuses, familiales et professionnelles. Elle peut aller jusqu'à créer des problèmes psychologiques, voire même physiques (maux de dos, céphalées, troubles de la vue). Emmanuel Haffen nuance cependant :  « La dépendance aux jeux vidéos n'est pas comparable à l'addiction à une drogue. On se situe à des niveaux complètement différents. On retrouve néanmoins quelques points communs sur certaines dimensions psychologiques comme le degré d'affirmation de soi ou la recherche d'aventure. »

En mettant ainsi à jour les facteurs de vulnérabilité, cette étude devrait favoriser la mise en place de stratégies de prévention, voire de soins.

  1. Acronyme de « Massively multiplayer online role-playing game » (jeux de rôles en ligne massivement multijoueurs)
  2. Ce jeu, développé par Blizzard Entertainment, se situe dans un univers médiéval fantastique.
  3. Imagerie par résonance magnétique nucléaire (IRMN).

Article paru dans le magazine Tout l'UFC n°147 avril-mai-juin 2011

Contact

Sophia Achab
sophia.arigo@hcuge.ch

Emmanuel Haffen
emmanuel.haffen@univ-fcomte.fr

Magali Nicolier
mnicolier@chu-besancon.fr

Alexandre Comte
alexandre.comte@univ-fcomte.fr

Service de Psychiatrie du CHU Saint-Jacques

Laboratoire de neurosciences intégratives et cliniques

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